Lecture : Genèse 9: 8-17

La préoccupation essentielle de Dieu, c’est de nous convaincre qu’il nous aime vraiment. Et cette préoccupation s’exprime dès les premiers instants de la création, lorsqu’il fit « l’homme et la femme à son image et à sa ressemblance » et qu’il établit une alliance avec l’être humain. En fait, Dieu renouvelle sans cesse son alliance avec l’être humain. Avec Noé, puis avec les patriarches (Abraham, Isaac et Jacob) avec Moïse et les prophètes, Dieu accompagne son peuple à travers toutes ses vicissitudes et cette histoire culmine dans l’histoire de la croix.

Dans le texte de la Genèse dont nous avons entendu le récit, le mot alliance est répété six fois. La répétition souligne un fait important. Elle atteste d’une confiance, de la crédibilité de Dieu. En outre, l’alliance (diaqhkh) est « testamentaire » dans les actes notariés[1]. L’arc-en-ciel est un signe, afin que Dieu se souvienne. Dieu dit « je me souviendrai ». Quand Dieu nous oublie, l’homme est abandonné à lui-même. Mais grâce à l’alliance, Dieu va se souvenir, c’est là son engagement. L’alliance est liée à la mémoire. Lorsque deux personnes s’engagent dans le mariage, ils échangent une bague d’alliance. Cette alliance est un gage, elle permet aux époux de se souvenir qu’ils se sont mariés, qu’il y a eu un engagement, envers Dieu et envers les êtres humains, de demeurer fidèles l’un envers l’autre. Une alliance doit être partagée. De la même manière, l’alliance entre Dieu et les humains est un engagement mutuel axé sur la fidélité. Le peuple d’Israël est un peuple de la mémoire. Un peuple qui se souvient de Dieu et un Dieu qui se souvient de son peuple. La vraie fidélité, c’est une fidélité indéfectible.

Dieu donne donc  « signe » de son alliance, un signe qui sollicite sa mémoire. Quand la pluie tombe, cela peut indiquer que la terre va être inondée. Mais Dieu promet de n’en rien faire et il envoie l’arc-en-ciel. Cet arc est en effet courbé vers le ciel, la corde touche la terre et donc aucune flèche ne peut être décochée contre nous. Dieu a mis un terme à sa colère. Il ne nous attaquera plus. Ce signe de Dieu, c’est la mémoire d’un Dieu qui se souvient.

La mémoire de Dieu, cela signifie que Dieu n’est ni amnésique ni susceptible d’avoir la maladie d’Alzheimer. « Je me souviendrai », dit-Il. Ce n’est pas que Dieu ait besoin d’un signe pour se souvenir, mais c’est afin que nous nous rappelions aussitôt la divine promesse, que nous ayons confiance que nous ne souffrirons rien de ce qui ressemble au déluge. La préoccupation de Dieu, rappelons-le, est d’être crédible.

Mais justement, si Dieu est crédible et que l’on doit lui faire confiance, alors comment se fait-il qu’il y ait encore autant de catastrophes naturelles ? Dieu promet à Noé qu’il n’inondera plus la terre et pourtant il y a encore des raz-de-marée, des tsunamis, des inondations partout sur la planète. Récemment encore, la Seine a débordé. Ces réalités-là nous font douter de Dieu, ou tout au plus de sa bonté à notre égard, de sa sollicitude envers nous.

L’homme sent (et pense) que Dieu ne l’aime pas. S’il n’existe pas, c’est un moindre mal. Car s’il existe, alors Dieu a mal fait le monde. Il y a tellement de problèmes, ne serait-ce que dans la nature. Si Dieu existe, il nous en veut. Voilà ce que pensent beaucoup de gens à son sujet.

Si Dieu est bon et tout-puissant, comment se fait-il que le mal existe ? Tel est le défi lancé à Dieu par l’homme en proie à sa souffrance. « Si tu existes, lui lance-t-il, alors soit tu n’es pas bon, soit tu n’es pas tout-puissant ! » Nous nous faisons ainsi des images de ce que Dieu devrait être et de ce qu’il devrait faire pour nous. Quand Dieu a dit qu’il détruirait le monde, Noé pensait lui aussi que Dieu n’agirait pas, qu’il ne noierait pas le monde, que c’était seulement pour faire peur aux êtres humains afin qu’ils amendent leur conduite.

Et pourtant le texte biblique nous dit que Dieu a regretté avoir créé le monde en ayant laissé à l’être humain le soin de s’en occuper. Nous accusons Dieu d’être la cause des catastrophes naturelles, sans admettre que l’être humain possède lui aussi sa part de responsabilité dans la création. Des forêts entières sont déboisées ; l’air, l’eau des rivières et de l’océan, le sol sont pollués ; plusieurs espèces animales ont disparues ou sont en voie de disparition. Même le téléphone portable, avec ses précieux cristaux, est cause d’un appauvrissement des ressources naturelles, notamment au Congo. Et puis il y a la guerre, terrible, multiple, permanente, qui engendre partout son lot de souffrances.

Dieu, loin d’être responsable de tous ces maux, accepte la méchanceté de l’homme. Et après avoir « lavé » le monde par l’eau, Il se repent de l’avoir détruit et envoie son arc-en-ciel, lequel accorde ensemble la pluie et le beau temps. Dieu n’est pas loin de nous, indifférent, ou mauvais. Au contraire, Il se fait proche et parle face à face avec Noé, comme un homme le fait avec un autre homme. Dieu insiste « je me souviendrai de vous », afin que Noé sache qu’il est aimé de Dieu. De plus, l’alliance qui est proposé au prototype humain est une alliance inclusive, c’est-à-dire qu’elle comporte une dimension cosmique. La miséricorde de Dieu comprend en effet toutes les créatures de Dieu. Dieu étend sa bonté jusque sur les êtres dépourvus de raison, sur les bêtes sauvages !

Dieu veut par tous les moyens nous enseigner la profondeur de sa bonté. « Quoique les péchés des hommes s’accroissent, Moi, cependant, Je remplirai ma promesse, et je ne montrerai plus jamais une telle colère ». Dans l’alliance, il y a de l’amitié, de la consolation, de la confiance.

A l’apogée de cette alliance, Dieu se fait homme. C’est une manière de parfaire l’alliance. Nous devons avoir foi en cela. Mieux, nous goûterons vraiment au salut quand nous saurons, sans l’ombre d’un doute, que nous sommes pleinement aimés de Dieu…

La vie est une fête.

Dans l’évangile de Jean, nous lisons que Jésus commence son ministère public à partir du miracle opéré à Cana. En fait, dans la typologie de Jean, il ne s’agit pas, à proprement parler d’un « miracle » mais plutôt d’un « signe », voire même d’un symbole. La préoccupation de l’auteur de ce récit n’est pas d’expliquer – comme le ferait aujourd’hui un journaliste – ce qui est arrivé ce jour-là, mais de faire comprendre une réalité spirituelle qui, elle, n’est pas palpable. De toute probabilité, il est advenu quelque chose d’exceptionnel, d’extraordinaire, qui a marqué les esprits au point qu’on en garde le souvenir. Mais la description des faits par Jean renvoie le lecteur (ou l’auditeur) à une autre réalité qu’il s’agit de découvrir. La question est donc : à quelle réalité ce texte nous renvoie-t-il ?

Premièrement, ce ne sont pas les cruches habituelles pour servir le vin que Jésus demande d’utiliser. Elles restent donc désespérément vides. Jésus va se servir des récipients de pierre réservés à l’eau pour la purification, qui a comme signification l’eau de la création. Deuxièmement, Jean précise qu’il s’agit de six jarres dont la contenance est de deux à trois mesures, autrement dit environ 450 litres au total ! Nous sommes hors de toutes proportions raisonnables pour une noce. Enfin, à propos de l’intendant, Jean précise : « Il goûta l’eau devenue vin ». Le choix des deux verbes est important. Jean ne dit pas : « Il a bu le vin ». En fait, la réalité de l’eau ne disparaît pas, puisqu’elle est rappelée. Jean nous invite ainsi à lire dans la réalité « existentielle » une autre réalité, qui seule explique l’événement, qui est d’ordre spirituel et qui constitue pour lui le réel.

Si « miracle » il y a, c’est-à-dire si « changement » d’eau en vin il y a eu, cela s’est joué avant tout dans la tête des protagonistes de la noce. C’est là le plus important. Le fait de se situer autrement dans la vie et, donc, le fait de se voir autrement dans le monde par rapport aux autres, change complètement l’être que nous sommes. « Changez de vie » disait Jésus à la suite de Jean le Baptiste, « car le Royaume des cieux est advenu ». De quoi s’agit-il ? D’une nouvelle naissance. Tout comme le déluge a purifié le monde avec de l’eau et a permis à une nouvelle création d’émerger, l’eau de notre baptême nous purifie de tous nos péchés et nous donne accès au Royaume. Et cette eau, elle-même, est devenue du très bon vin.

La mère de Jésus a constaté qu’il manquait du vin, c’est-à-dire de la joie de vivre (car le vin rend heureux). Jésus n’a pas nécessairement comblé le manque, mais a fait en sorte que l’eau qui servait à purifier le corps puisse devenir le vin qui soûle l’esprit et le rend joyeux. Le véritable miracle consiste donc en cette capacité à réagir différemment face aux inévitables difficultés de l’existence. Devant la grisaille du quotidien, nous sommes invités à changer notre façon d’être, à vivre autrement, à nous percevoir différemment, à voir le monde avec les yeux neufs de d’amour. Nous le pouvons quand nous cultivons la gratitude et que nous réalisons à quel point Dieu est bon avec nous.

Comment une langue humaine pourrait-elle exposer tout ce que Dieu a fait pour nous ? Quels que soient ses bienfaits dans cette vie, Il en a même promis de plus grands et d’inexprimables dans l’autre vie à ceux qui auront marché sur terre dans le sentier de la vertu transformatrice et auront cru que Dieu est infiniment bon et qu’Il nous aime. Paul nous en indique la grandeur en quelques mots : « Dieu a préparé pour ceux qui l’aiment des biens que l’œil n’a pas vus, que l’oreille n’a pas entendus, que le cœur de l’homme n’a pas devinés » (1 Corinthiens 2, 9).

[1] A ce titre, il est plus juste de parler de deux alliances dans la Bible, plutôt que de deux testaments.

Symboles à retenir

Colombe : La colombe est un symbole de paix. Envoyée par Noé, elle revient avec un rameau d’olivier en son bec, afin d’indiquer qu’une terre nouvelle est possible. Dans le Nouveau testament, la colombe symbolise le Saint Esprit : on la voit descendre du ciel lors du baptême de Jésus, alors qu’une voix céleste se fait entendre : « Celui-ci est mon fils bien-aimé »

Eau : L’eau est essentielle pour l’être humain, car elle lui permet de se désaltérer, d’abreuver son bétail, de se laver et d’arroser ses cultures. L’eau est un symbole de vie, un signe de régénérescence et de purification. Tout au long de la Bible, on retrouve l’eau comme signe de bénédiction divine.  Dieu est comparé à une pluie de printemps (Osée 6, 3). L’âme cherche Dieu comme le cerf cherche l’eau vive (Psaume 42, 2-3). Cependant l’eau peut être l’arme de la malédiction divine comme le montre l’épisode du Déluge (Genèse 6, 5-22).

Dans le Nouveau testament, lors de son entretien avec la Samaritaine, Jésus se présente comme l’eau de la Vie éternelle (Jean 4, 10-14). A Nicodème, il dit : « A moins de naître d’eau et d’Esprit, nul ne peut entrer dans le Royaume de Dieu » (Jean 3, 5). Lorsque du côté du Crucifié, frappé par la lance, jaillirent du sang et de l’eau (Jean 19, 34), un double symbole fut offert aux croyants, celui de la Cène et celui du Baptême. Il en va de même avec le premier « signe » donné à Cana, alors que Jésus changea l’eau en vin.

Vin : Boisson qui procure l’ivresse, le vin est central. Il signifie joie et allégresse : « Le vin réjouit le cœur de l’homme » (Psaume 104, 15). Plus généralement, le vin est une marque d’abondance, le signe des bienfaits que Dieu accorde aux êtres humains (Genèse 27-28). Le vin est une boisson sacrée, utilisée lors des sacrifices (Exode 29, 40), mais aussi réservée à Dieu lui-même au point de devenir le symbole de sa colère et de son châtiment (Isaïe 51, 17). Lors de la Cène, le vin de la coupe tendue par le Christ est son sang. Le sang versé lors du sacrifice unique de la croix est un breuvage de Vie éternelle.

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